Vincent Gaudé

Le soleil des Scorta

« Ils contemplaient leur village natal avec une sorte d’appétit des yeux dans lesquels brillait l’appréhension. Cette peur intime, c’était la peur des émigrés à l’heure du retour. La vieille peur irrépressible que tout, en leur absence, ait été englouti. Que les rues ne soient plus telles qu’ils les avaient quittées. Que ceux qu’ils connaissaient aient disparu ou, pire, les accueillent avec une moue de dégoût et des yeux sales qui disent : « Tiens, vous voilà, vous ? ». »

« Les hommes sentent cela. Qu’il s’agisse d’un commerce, d’un champ ou d’une barque, il existe un lien obscur entre l’homme et son outil, fait de respect et de haine. On en prend soin. On l’entoure de mille attentions et on l’insulte dans ses nuits. Il vous use. Il vous casse en deux. Il vous vole vos dimanches et votre vie de famille, mais pour rien au monde on ne s’en séparerait. »

« Les femmes, souvent, lui caressaient alors la joue du bout du doigt. Pour le bénir et le recommander au ciel. Elles le faisaient avec délicatesse comme on le fait à un enfant, car elles sentaient bien que cet homme silencieux, ce passeur taciturne n’était rien d’autre qu’un enfant qui parle aux étoiles. »

« Je sais comment je finirai, don Salvatore. J’ai entrevu ce que seront mes dernières années. Je vais perdre la tête. Ne dites rien. Je vous l’ai expliqué, cela a déjà commencé. Je vais perdre mes esprits. Je confondrai les visages et les noms. Tout se brouillera. Je sais que ma mémoire blanchira et que je ne distinguerai bientôt plus rien. Je serai un petit corps sec sans souvenir.
(…)
J’oublierai ce qui m’entoure et je resterai en compagnie de mes frères en pensée. Les souvenirs s’effaceront. C’est bien. C’est une façon de disparaître qui me convient. J’oublierai ma propre vie. J’avancerai vers la mort sans crainte ni réticence. Il n’y aura plus rien sur quoi pleurer. Ce sera doux. L’oubli me soulagera de mes peines. (...) J’oublierai tout. Ce sera plus facile. Je serai comme une enfant. Oui. Cela me va. Je vais me diluer tout doucement. Je mourrai chaque jour un peu. J’abandonnerai Carmela Scorta sans même y penser. Le jour de ma mort, je ne me souviendrai même plus de ce que j’étais. Je ne serai pas triste de quitter les miens, ils me seront devenus étrangers. »

« Soudain, un frisson fondit sur le village. Les gens s’immobilisèrent dans les rues. Un grondement fit frémir les rues. Venu de nulle part. Il était là. Partout. On aurait dit un tramway courant sous le bitume. Les femmes pâlirent d’un coup en sentant le sol devenir mouvant sous leurs escarpins d’été. Quelque chose semblait courir dans les murs. Les verres tintaient dans les armoires. Les lampes tombaient sur les tables. Les murs ondulaient comme des parois de papier. Les Montepucciens eurent la sensation d’avoir construit leur village sur le dos d’un animal qui se réveillait et s’ébrouait après des siècles de sommeil. »

« La réplique fut si soudaine qu’elle renversa Elia face contre terre. Il fut plaqué contre le sol, en pleine rue. La terre grondait sous lui. Les pierres roulaient sous son ventre, sous ses jambes, sous les paumes de ses mains. La terre s’étirait, se contractait et il percevait chacun de ses spasmes. Le grondement résonnait dans ses os. »

« Il marchait d’un pas lent, plissant les yeux pour lire le nom des défunts gravé dans la pierre. Toutes les familles de Montepuccio étaient là. (...) De père en fils. Cousins et tantes. Tous. Des générations entières coexistant dans un parc de marbre.
« Je connais plus de gens ici qu’au village, se dit Elia. Les gamins, ce matin, avaient raison. Je suis un petit vieux. Les miens sont presque tous là. J’imagine que c’est à cela qu’on voit que les années vous ont rattrapé. ». »

« Les générations se succèdent, don Salvatore. Et quel sens cela a-t-il au bout du compte ? Est-ce qu’à la fin, nous arrivons à quelque chose ? Regardez ma famille. Les Scorta. Chacun s’est battu à sa manière. Et chacun, à sa manière, a réussi à se surpasser. Pour arriver à quoi ? À moi ? Suis-je vraiment meilleur que ne le furent mes oncles ? Non. Alors à quoi ont servi leurs efforts ? À rien. Don Salvatore. À rien. C’est à pleurer de se dire cela.
-Oui, répondit don Salvatore, les générations se succèdent. Il faut juste faire de son mieux, puis passer le relais et laisser sa place. »

« Maintenant, je pense à la vie et j’enrage d’avoir à la quitter. Je pense au Seigneur et l’idée de sa bonté ne suffit pas à apaiser ma peine. Je crois que j’ai trop aimé les hommes pour pouvoir me résoudre à les abandonner. »

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